15 novembre 2008

NOUS AVONS RENDEZ-VOUS














Guy Darol en mai 1997, accueillant les visiteurs
de la 2ème Freak Out Party des Fils De l'Invention.
Photo Lahache.

La lecture stimulante du nouvel ouvrage de Guy Darol* inspire à Pacôme Thiellement une réflexion sur
l'énigme de la Continuité Conceptuelle, omniprésente dans le quotidien du zappaphile.


Le détournement des principes alchimiques dans le modus operandi de la « Continuité Conceptuelle » est un des pans les plus inquiétants de l’œuvre de Zappa. Le morceau But who was Fulcanelli ? sur "Guitar" a initié une enquête longue et délicate ; une célèbre interview de David Ocker également, dans lequel ce dernier confie : « Je me suis toujours demandé qui était Fulcanelli à partir du jour où j’ai entendu Frank prononcer son nom comme réponse à la question « Quel personnage historique auriez-vous aimé rencontrer ? » (alors, j’avais écrit son nom sur un post-it pour que je ne l’oublie pas et le post-it est toujours sur mon bureau à l’instant où je vous parle). »

La question de l’identité de Fulcanelli est le pont-aux-ânes de la spéculation philosophale : elle occupe aussi bien des ouvrages de pop-occultisme tels que Le Matin des Magiciens que les études d’historiens plus rigoureux, et va jusqu’à infuser les recherches trans-disciplinaires d’André Breton ou de Carl Gustav Jung. Fulcanelli est généralement considéré comme le plus grand alchimiste du XXe siècle, et ce, malgré le fait que notre connaissance concrète de l’homme s’arrête à celle de deux ouvrages d’études de symbolique architecturale, Le Mystère des Cathédrales et Les Demeures Philosophales, études nourries, il est vrai, d’une connaissance du Grand Œuvre dont la légende veut que, l’auteur l’ayant réalisé, celui-ci a acquis le don d’immortalité.

Rétroactivement, c’est toute la discographie de Zappa qui semble répondre à un principe unificateur mystérieux, un filtre étrange qui permet à l’ensemble des éléments hétérogènes qui le composent de ne cesser de produire du sens, à l’intérieur comme à l’extérieur de ses disques. Dans le célèbre entretien avec Bob Marshall du 22 octobre 1988, Zappa n’a pas hésité à citer La Table d’Emeraude d’Hermès Trismégiste (« Ce qui est en haut est comme ce qui est bas ») pour définir son travail. Comme l’écrivain énigmatique et hautain de L’Image dans le tapis d’Henry James, Zappa prévient inlassablement ses auditeurs que ce qu’il est en train de faire ne veut pas ne rien dire.

Le corpus zappien possède une dimension totalisante qui apparaît comme l’« image parfaite d’une intention » – et tous ses auditeurs passionnés savent qu’il n’est pas une journée qui se déroule sans qu’un élément tiré du hasard de leur quotidienneté ne leur renvoie à un aphorisme louche ou à une mélodie baroque et interrogative du maître. Que cette opération soit le pur produit de l’inconscient – et la rare capacité de Zappa à sculpter l’espace intermédiaire qui sépare l’inconscient de la conscience – ou qu’elle naisse de la façon dont l’Univers fonctionne réellement que nous le comprenions ou non ») nous renvoie immédiatement à la question de nos croyances fondamentales sur le sens de la vie, et est susceptible de débats interminables.

La réalité de la « Continuité Conceptuelle » comme modus operandi a elle-même été remise en question par de patients exégètes, dont la traque de signes univoques s’avéra stérile – à la manière de ces théologiens que l’étude des Écritures rendit définitivement fous : « Pendant des années, a pu écrire Dirk Manuel dans le fanzine T’Mershi Duween (cité par Ben Watson), j’ai passionnément « consommé » de vastes quantités de matériel zappien, je m’y suis absorbé autant que possible dans le vague espoir qu’un jour je finisse par comprendre ce qu’était sa légendaire « Continuité Conceptuelle ». Finalement, après tout ce temps à écouter ses disques et à explorer ses pochettes, je crois… que ces théories furent élaborées pour manipuler l’industrie musicale dans l’objectif que celle-ci imagine Frank sur un plan supérieur et y voit une raison de lui accorder une considération particulière (presse, publicité)… En fait, Frank se fout de notre gueule. »


Bander pour les monstres
Bien sûr, il est parfaitement vain de discuter de l’existence ou la non-existence de cette technique d’unification – aussi vain que poser la question de l’existence de Dieu ou celle de l’inconscient – puisque, en tant que principe invisible, on ne peut en mesurer que les effets. Ce sont ses effets, et leur propension à produire du sens dont on peut parler. Ce qui compte, donc, c’est que cette musique fonctionne à échelle individuelle comme support de réalisation. Et que ce support soit celui d’une réalisation tératologique, monstrueuse (ce que Zappa nous apprend, avant tout, c’est à bander pour les monstres, pas pour les gens mignons) partant systématiquement des accidents comme matériau et non de symboles patiemment composés.

« La continuité conceptuelle n’est pas un contrôle total – comme Zappa aimerait le laisser entendre – mais renvoie plutôt à un usage dialectique de l’accident. » (Ben Watson) Cosmogonie du Sofa, le bref mais très dense ouvrage de Guy Darol, vient ouvrir avec la violence d’un rideau de théâtre cette scène étrange dont les images sont pour nous d’autant plus prégnantes qu’elles restent à ce jour profondément énigmatiques.

Chaque album de Zappa est un rendez-vous. Sa première écoute se présente comme une remise en cause de tout ce que nous pensons que sa musique est (et par extension, de la manière dont nous envisageons le fonctionnement de l’Univers) ; et "One Size Fits All" est peut-être l’apothéose de cette méthode. Dès la première page de son livre, Guy Darol, reprenant le style mélodique et mélancolique de la Parade de l’Homme-Wazoo, nous décrit l’état émotionnel de l’auditeur de Zappa, attendant l’advenue de cet album de 1975 «comme une pierre d’alchimie ». Les apparitions et disparitions de Oh No dans le corpus zappéen (son entrée désarmante de bonheur dans "Lumpy Gravy", son retour ironique en diable dans "Weasels ripped my flesh") sont comparées à celles d’un oiseau. Car il s’agit bien pour Darol d’un langage diplomatique, et donc de l’intégration progressive chez l’auditeur d’un autre langage, d’une autre manière d’être au monde. «Ecouter devient chose sérieuse».

Il y aurait tant à décrire sur la spécificité de l’auditeur de Frank Zappa, déjà interprète, déjà exégète et explorateur, et sur l’invention d’un nouveau type d’humain, à la fois intellectuel passionné et grand vivant, dont le sérieux n’omet jamais – comme le rêvait Nietzsche – l’humour le plus décapant. Frank Zappa était un politicien beaucoup plus modéré que sa musique. Alors qu’il se présentait comme un «conservateur pragmatique » les auditeurs que sa science folle a engendré sont les dignes enfants des Marx Brothers : destructeurs et créateurs, séducteurs d’une brutale sincérité, freaks baroques traversés d’états extatiques.

C’est Michel, l’ami décrit par Darol dans Cosmogonie du Sofa, qui insiste sur les relations entre l’univers zappien et l’alchimie. « Les diagrammes, la carte du ciel projetaient des pistes dont la signification ne pouvait apparaître sans une connaissance précise des données hermétiques. (…) Michel était brusquement convaincu qu’en déchiffrant l’ordonnance des signes, nous atteindrions l’état de félicité absolue. » Cette esthétique de l’alchimie, Zappa la croise avec un intérêt pour les conséquences pratiques de la science moderne. Ainsi, son autobiographie est dédiée à Koko le gorille qui parle et à Stephen Hawking, pour qui « un renversement de la flèche du temps est possible ».

Au cœur du livre, Darol traite d’un des pôles du projet de Zappa : donner pleine consistance à son hypothèse cosmologique, celle de la Grande Note, correspondant à l’hypothèse du temps comme constante sphérique. « Il n’est pas sûr que ce défi s’insère dans un processus d’entertainement work. L’humour carnavalesque dissimule probablement l’inquiétante question de l’entropie et de l’usure indissociable de toute trajectoire humaine. »

Contaminé par son sujet
Mais l’approche de Zappa, pour être fondamentalement métaphysique, ne quitte jamais la plus grande lucidité
sur les conditions d’existence de l’espèce humaine : le contraste entre les deux premiers morceaux du disque, l’arrangement baroque et excentrique de Inca Roads et la sécheresse déplaisante de Can’t afford no shoes, fait toute la puissance d’une discographie qui ne cesse de résister au caractère apathique de la contemplation cosmique et au sommeil dogmatique des hippies. C’est en étant radical contre son époque que Zappa l’a si bien décrite. C’est en étant sans pitié contre les gourous et les réappropriations occidentales de la pensée indienne ou zen qu’il a retrouvé l’énergie polémique et comique des grands penseurs indiens et zen. Enfin, c’est en étant d’un antichristianisme et d’un anti-autoritarisme sans faille qu’il a rempli les conditions d’une reviviscence moderne de l’espace symbolique et cryptographique de la Renaissance hermétique.

«Zappa prévoit la trajectoire d’effondrement du capitalisme, écrit Darol, la mort du petit cheval qui portait le message de la fortune pour tous. » Dans une phrase comme celle-ci, le style de Darol est contaminé par son sujet : il se met lui-même à utiliser la technique de la « Continuité Conceptuelle » – car on ne peut pas alors ne pas penser au Deathless Horsie et donc au Cheval sans Mort – un des instrumentaux les plus sombres, délicats et valeureux de Zappa – signe probablement que la mort du capitalisme sera la plus longue et la plus lente des morts, à l’image du dernier homme nietzschéen, qui, étant le dernier, sera celui qui vivra le plus longtemps…

Guy Darol le remarque : l’envol du Sofa comme la création du Zodiaque Zappien s’appuie imaginairement sur la destruction de la ville d’Hollywood. « Des signes comme l’invasion des fourmis géantes, la chute des maisons et de leurs habitants, suggèrent le tournant d’une époque. » On retrouve dans "One Size Fits All" un désir de destruction analogue à celui d’Uncle Meat, dans ce synopsis de film jamais tourné où un savant fou, utilisant des technologies volées dans les laboratoires secrets du gouvernement, décide de détruire la Terre à l’aide d’une armée de mutants (influence probable des « théories du complot » fleurissant autour du projet MK-Ultra et de ses « magnétophones humains », auquel Zappa a d’ailleurs toujours – ne serait-ce que dans son analyse du L.S.D. – accordé un crédit certain). Malgré son caractère alcyonien et joyeux, "One Size Fits All" est indissociable de la grande collection des apocalypses zappiennes, ses rêves fous de guerre totale entre les hommes de pouvoir et les monstres (ou les musiciens) : "200 Motels", "Joe’s Garage", "Thing-Fish", "Civilization Phaze III"…

Bien sûr, au centre de "One Size Fits All", comme précédemment dans "Overnite Sensation" et "Apostrophe (’)", il y a le chien de la « Continuité Conceptuelle ». C’est ici Evelyn, un chien « modifié » (donc rendu monstrueux) qui se souvient. Et ce dont Evelyn se souvient, c’est de "Lumpy Gravy" et des petits êtres réfugiés dans un grand piano, tissant un lien supplémentaire entre cette révélation centrale qu’est "One Size Fits All" et ces piliers d’entrée et de sortie de l’œuvre que sont les phases successives de la Trilogie : "We’re Only In It For The Money", "Lumpy Gravy", et "Civilization Phaze III". Le grand piano en question est, le dit très bien Darol, « un lieu de refuge » (la musique de Zappa en est un autre) : ce lieu est analogue aux territoires désertés où s’abritent de la peste les jeune gens du Decameron de Boccace.

La traque des nouveaux fascismes
Darol rappelle qu’au cœur de la critique du flower power qui éclate dans "We’re Only In It For The Money", il
y a également la traque des nouveaux fascismes : le dernier morceau du disque – The Chrome Plated Megaphone of Destiny – annonce la remise en marche des camps de concentration ayant reçu à partir de 1942 les citoyens américains d’origine japonaise. De cette déplaisante prémonition, Zappa ne tire jamais une analyse morale ou un plaidoyer humaniste : au contraire, il dégage de son terrible pessimisme une énergie extraordinaire qui doit se transmettre dans une universalisation du concept de « réfugiés ». Si nous sommes fidèles à la vision de Zappa, nous devons nous comporter comme si le pouvoir nous était à jamais refusé. Si nous sommes fidèles à la vision de Zappa, nous devons nous comporter comme si la Terre avait été soumise à un contrôle
gouvernemental total, dont nous sommes les exclus et les exilés. Et si, comme le dit Louise Michel, « le pouvoir est maudit », alors nous devons nous réjouir d’en être à jamais séparés et tracer notre Grande Politique sur les ruines de son règne, pour découvrir de nouveaux espaces qui n’existaient pas auparavant, à travers lesquels nous exprimerons notre puissance d’être, d’aimer et d’expérimenter.

On retrouve, dans l’univers de Zappa, une ligne de démarcation similaire à celle tracée par les romans de Thomas Pynchon entre les vivants (les paumés, les joyeux, les prétérites) et les morts (les tyrans, les pervers, les nazis et les nixoniens). Elle tient à cette sensation fondamentale : les vivants savent toujours que le monde excède ce que l’on sait de lui, tandis que les morts pensent que le monde est ce qu’ils en connaissent et ce sur quoi ils peuvent exercer leur pouvoir.

Le contrôle et la transcendance sont les armes des morts («Them»), la magie et l’art sont celles des vivants (« Us »). «"One Size Fits All", peut enfin dire Guy Darol, met en scène l’éternel combat entre les forces transcendantes et la réalité magique de l’art en mouvement. Dieu possède une main trapue. Il tient le cigare de la satisfaction. Mais le bilan de ses œuvres se résume en un mobilier que l’on trouvera tantôt dans un coin de cuisine, tantôt dans un coin du salon. Au contraire, l’artiste aux doigts fins est susceptible de, produire par simple éjection de couleurs l’équivalent d’une nébuleuse possédant un diamètre de onze années-lumière. » Car si alchimie il y a, c’est malgré tout dans la mesure où celle-ci s’accompagne d’un vaste appareil de guerre anarchique – sapant d’avance toute prétention à la préséance divine qui ne soit celle d’un dieu fou et méchant, quand ce n’est pas un vulgaire milliardaire préparant un film porno au plus haut des cieux (avec sa petite copine et un cochon). Zappa partage avec les gnostiques, William Blake et Antonin Artaud une vision fondamentalement pessimiste du Créateur, une image de notre monde comme la production grotesque d’un dieu grotesque et contre lequel nous ne devons cesser de nous battre pour conquérir notre liberté.

« Je crois que notre puissance vient de notre incertitude, déclare une voix à la fin de "Civilization Phaze III". Si nous savions, nous nous ennuierions, et nous ne pourrions espérer aucune puissance de cela. » À quoi une autre voix répond : «Par exemple, si nous savions ce qu’est notre musique, l’un d’entre nous pourrait parler et tout serait fini. » C’est peut-être le seul point qu’on peut chipoter à Zappa et le nouveau livre de Guy Darol nous en donne, plus que jamais, l’occasion. Bien au contraire, le fait qu’on ne cesse de parler de « notre musique » est le signe que nous ne savons pas encore ce qu’elle est. Dès lors, la fin de celle-ci – écoute comme exégèse – n’est pas pour demain et se confond avec la fin de cette civilisation mortifère dans laquelle l’humanité s’est engagée, depuis son basculement dans le monothéisme et l’État, c’est-à-dire depuis qu’elle s’est choisie et un dieu et un maître. Frank Zappa est un rendez-vous d’anarchie.
PT

* Frank Zappa/One Size Fits All – Cosmogonie du Sofa, Le Mot et le Reste (Marseille), 7 euros, 88 pages


Un communiqué du bureau politique des Fils De l'Invention : nous observerons de très près les suites qui vont être données à l'arrestation des jeunes camarades du Comité (vaguement) Invisible. Nous vous conseillons la lecture de l'article que Jérome Leroy a écrit à leur sujet ainsi que celle de leurs propres livres :
Théorie du Bloom
L'Insurrection qui vient
Premiers Matériaux pour une Théorie de la Jeune Fille

12 novembre 2008

Muzik Is The Best















Les Peach Noise au Divan du Monde le 1er novembre : de gauche à droite, Benoit Moerlen, Charly Doll, Nicolas Mingot, Philby Brunelli et Léonard Le Cloarec. En fond de scène, une toile de Isabelle Turover. Photo David Coiffier.












Belle prestation des Peach Noise au début du mois et la fête continue en novembre avec les concerts de ARF et des Moving Tones.
Samedi soir 1er novembre, nous n'avions pas encore appris la mort de Jimmy Carl Black, qui s'était éteint la veille vers 23 heures, et la soirée du concert des Peach Noise, au Divan du Monde, fut particulièrement joyeuse. Plus de 250 personnes étaient venus applaudir nos camarades alsaciens – en tout cas trois d'entre eux –, qui étaient dans une forme éblouissante. Sur Zoot Allures, qui ouvrait le concert, Philby Brunelli à l'anthologique ostinato de basse et Nicolas Mingot à la guitare mirent immédiatement tout le monde à l'aise : ces gars-là, c'est sûr, ont chopé la Zappa touch ! Le reste du spectacle fut à l'avenant : un goût impeccable, une précision correcte dans l'exécution, beaucoup de feeling… Charly Doll à la batterie fut très impresionnant dans un style Bozzio. On a également apprécié l'humour à froid de Nicolas au micro, quand il prend le public à parti. On aurait aimé que le marimba de Benoît Moerlen soit mieux sonorisé, mais, de l'avis de l'intéressé lui-même, c'est quasi-impossible. Benoît attend un nouvel instrument, qui devrait faire plus de bruit. Il l'aura peut-être reçu – admirable transition – pour les deux concerts des Moving Tones, les 24 et 25 novembre dans le treizième. Avant, c'est-à-dire demain 13 novembre, nous serons allés applaudir les ARF sur le canal de la Villette. On vous l'avait dit : c'est Noël avant Noël !

02 novembre 2008

Pour Jimmy Carl Black, 1938-2008














JCB au New Morning en mars 1998, à l'occasion du passage des Grandmothers à Paris (photo Lahache). Nous avions parlé avec Jimmy pour la première fois un an avant, à Heidelberg, où il se produisait avec les Muffin Men. Ces deux rencontres sont immortalisées dans une double page du premier numéro 69 du Pingouin Ligoté de novembre 1998. Nous avons vu Jimmy pour la dernière fois en décembre 2000, pour le concert des Muffin Men au Trabendo, que nous organisions. Il se plaignait déjà d'être très fatigué.

Mauvaise soirée d'Halloween : Jimmy Carl Black est mort des suites d'un cancer le vendredi 31 octobre vers 23 heures heure allemande. Le spectacle de soutien du 9 novembre à Londres est maintenu, ainsi que la vente du double-cd du concert des Grandmothers à Bad Doberan en 2002. Leurs bénéfices iront à la famille.

Si les enfants jouent aux indiens et aux cow-boys, Jimmy Carl Black est un indien qui joue aux cow-boys et aux enfants. Pas plus légère, pas plus ingénue que sa batterie lourde et massive, qui appuie l’extase free des Mothers of Invention et la recadre dans le sens du blues le plus viscéral. Pas plus enivrante et caressante que sa voix grommeleuse de crooner texan sur « Harder than Your Husband » ou les reprises de « You’re so Fine » et « Those Lonely, Lonely Nights » dans le concert inédit de 1975 à El Paso (sa ville natale) où il réapparaît, tel le shité du Nô, pour détourner la musique de son employeur vers les terres les plus intimes du Project/Object.

Ses sarcasmes rythment la mélodie de ses tambours. Son beau visage à la Gébé et son sourire chinois sont gravés à jamais dans la mémoire des mélomanes. Qu’il remonte les bretelles du diable parce qu’il n’a pas un accent anglais ou qu’il peste après Zappa parce qu’ils n’ont joué qu’un pauvre concert dans le mois et qu’il a une famille à nourrir, la présence physique et spirituelle de Jimmy Carl Black est si profondément familière aux auditeurs de la plus belle musique du monde qu’il a atteint la dimension d’un personnage de Shakespeare : un guerrier perdu ou un roi revenant. Il est si essentiel à la musique de Frank Zappa que c’est le premier à l’avoir suivi de l’autre côté de la vie, c’est-à-dire dans l’éternité de sa musique enregistrée : une des images les plus nettes et les plus belles que nous puissions connaître du paradis.


Avec une bière dans chaque main, un boa fuschia et une perruque Jimi Hendrix sur la tête, Jimmy Carl Black chasse les groupies pour toujours, dans la salle du Festival Hall où la musique n’a pas de fin.


Pacôme Thiellement


Par le Grand Manitou !
Je l'entends qui galope sur les grandes plaines de la Black Page.

Les pas de son mustang résonnent sur l'air de King Kong.

De ses cheveux fous s'envolent les notes de Burnt Weeny Sandwich.

Sa voix éraillée est transportée par le vent des Grands-Esprits.
La pluie amère se transforme en douce bière.

La Terre-Mère libère du poids de la misère.


Par le Grand Sachem !

Il va enfin retrouver son presque sosie, chevelu à foison, Crin Noir et Cheval Fou unis par la Big Black Moustache.
Ça va faire du bruit en Enfer.

YaHozna