
La dernière publication du Zappa Family Trust nous rend tout chose.
L'amateur de Zappa ne se lasse pas de déguster des enregistrements inédits. Sans forcément relever de la médecine – on se souvient de la description saisissante que Renaud Bertrand avait donnée, dans le numéro 69 + 69 du Pingouin Ligoté, du comportement du collectionneur fanatique, celui " qu'un enregistrement vrillé et saturé du calamiteux concert d'Amherst en novembre 1984 catapultera au septième ciel. Celui pour lequel la centième version de "Dinah-Moe Humm" a gardé la saveur de l'inédit. Même si elle commence de façon abrupte en son milieu, et que le souffle couvre tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à une cymbale"–, cet intérêt pour le nouveau est profond, irrépressible, ré-jouissif. En juillet dernier, à l'occasion de la 3ème conférence de zappologie, prenant la parole au cours d'un débat animé par Pacôme Thiellement, Thierry Joubaud avait bien résumé la situation: Jumpin' Jack Flash en concert par les Stones, c'est toujours la même chose, juste un peu plus long aujourd'hui. Une chanson de Zappa, c'est le contraire: selon les tournées, le tempo et l'arrangement changent; au cours d'une même tournée, les paroles sont susceptibles de varier, même légèrement, d'un soir à l'autre; l'intro parlée, s'il y en a une, peut subir de spectaculaires modifications; quand aux solos, ce ne sont jamais les mêmes; et puis il y a aussi les séquences d'audience participation, les guest-stars, les improvisations sur l'actualité politique… Tout nouvel enregistrement live est donc susceptible d'apporter son lot de révélations et de surprises, plus ou moins divines. Pourquoi s'en priver ?
La dernière livraison du Zappa Family Trust, titrée sottement "Joe's Menage" – oui, oui, on sait, c'est une série, tordus de rire… – n'échappe pas à cette règle d'or, comme nous le verrons plus loin. A bien des égards, pourtant, elle est d'un intérêt extrêmement mineur. D'abord la longueur: pourquoi seulement 45 minutes? pourquoi seulement la queue du concert? Ensuite, le son de casserole: à la première écoute, on n'ose pas y croire. Enfin, le choix même du concert: depuis la publication de "FZ:OZ" en 2002, la tournée 75/76, qui ne restera pas dans les annales, est officiellement documentée. Rien de nouveau dans le choix du répertoire présenté aujourd'hui; on peut même raisonnablement penser que les versions de "Chunga's Revenge" et "Zoot Allures" de ce 1er novembre 1975 à Williamsburg, en Virginie, sont plus faibles que celles du 20 janvier 1976 à Sydney, qui n'étaient déjà pas inoubliables. Alors, bon, bien sûr, il y a la chanteuse et saxophoniste Norma Jean Bell. Norma est une énigme. Pas d'enregistrements studio. Une série de concerts avec Zappa entre octobre et décembre 1975, et c'est tout. De son vivant, Zappa avait zappé Norma : aucune trace d'elle dans la discographie officielle, même pas dans un recoin de la série "You Can't Do That On Stage Anymore"*. Norma apparaît seulement, si l'on peut dire, aux backing vocals du Black Napkins yougoslave choisi par Dweezil en 1996 pour le cd d'hommage à son père "FZ plays the music of FZ". Les rares photos que nous avons de Norma datent d'ailleurs de cette improbable série de deux concerts à Zagreb puis Ljiubliana, mi-novembre 1975. Norma était donc l'implicite promesse numéro un de ce "Joe's Menage". Mais celle-ci n'est pas tenue: un petit solo de sax alto sur Chungas' Revenge, pas inintéressant – en tout cas plus créatif que les gammes interminables de Napy sur "FZ:0Z" – suivi d'un bref passage chanté, sans intérêt, et pfuitt, partie Norma. Un peu court, non?
Dans ces conditions, une question se pose: pourquoi mettre en vente un tel document? Une question qui amène aussitôt une suggestion : pourquoi ne pas mettre en place un service de téléchargement gratuit ? Gail Zappa semble avoir décidé, et on s'en félicite, d'accélérer le rythme des parutions. Il nous semble que maintenant, une hiérarchisation s'impose entre les enregistrements qui méritent une distribution commerciale – par exemple le concert de Buffalo en 1980 et le Grand Wazoo de 1972 – et ceux, plus anecdotiques, qui pourraient être inclus dans une espèce de bibliothèque gratuite à l'usage des zappologues et des zappaphiles réellement dérangés.
Mais revenons à nos brebis: en quoi cet impayable "Joe's Menage" obéit-il à la règle d'or évoquée plus haut? Impossible de ne pas succomber, encore une fois, aux solos de guitare: le volume, la hargne, la sidérante virtuosité à la wah-wah… Mais, avouons-le, ce n'est pas ça qui nous excite le plus dans cet enregistrement.
Non, notre truc, c'est le Bandit au Lavement.
Du dur. Du Zappa pur jus – assurément, pas du Dylan. Et ce qui nous amuse tout particulièrement, c'est l'intro parlée. Cela fait à peine un peu plus d'un mois que la chanson est entrée dans le répertoire et Zappa semble encore très émoustillé par le sujet. Pour le plaisir, voilà la traduction de ce grand moment de la chanson folklorique américaine :
" Et maintenant, Mesdames et Messieurs, en direct de la première page de la gazette de la police, voilà l'histoire vraie, l'histoire totalement vraie d'une vraie personne qui opère actuellement – enfin, elle n'opère plus vraiment puisqu'ils l'ont attrapé... qui opérait dans le Midwest sous le nom du Bandit au Lavement de l'Illinois. Est-ce-que quelqu'un ici a déjà entendu parlé du Bandit au Lavement de l'Illinois ? Je vois qu'il y a quelques pervers dans l'assistance, je ne savais pas trop quoi penser en arrivant en Virginie parce qu'on m'a toujours dit que la Virginie est le pays des amoureux, mais il me semble maintenant qu'à l'avenir la Virginie pourra aussi convenir aux pervers puisque vous connaissez le Bandit au Lavement de l'Illinois. Bon… pour ceux d'entre eux vous qui découvrent le monde de la perversion… certains ont peut-être même suivi… suivi des études dans cet établissement [Zappa fait référence à l'université William and Mary, où se déroule le concert], on va voir ce qu'on peut faire pour vous aider à piger le truc.
Reprenons… le Bandit au Lavement de l'Illinois… son vrai nom est Michael Kenyon… ils l'ont attrapé récemment et voilà à quoi : le visage masqué par une cagoule, Michael pénétrait par effraction chez des étudiantes avec, dans une mallette, de la corde, un petit pistolet, un thermomètre et un
SAC À LAVEMENT RUTILANT !
Alors, voyons… ce jeune homme entreprenant… euh.. entrait… là, il est en train de metttre son costume…

Roy Estrada dans le rôle
du Bandit au Lavement de l'Illinois.
...entrait et capturait l'étudiante par surprise… euh.. la forçait à se coucher sur le ventre, la ligotait et... euh... lui collait un pistolet sur la tempe, le grand jeu quoi, vachement menaçant…. il prenait ensuite sa température, pour s'assurer qu'elle allait bien, se dirigeait vers la salle de bains, y remplissait le sac, revenait en douce dans la chambre et alors : VOOOT !, VEEEP !, GLOCK, GLOG, GLOG-A-DI-GLOG-GLOG-GLOG-A-DI-GLOG, à peu près un litre dans le cul, VOOOT!, et puis il la remet debout, la laisse trottiner vers la salle de bains, se débarrasser de tout le bordel et, pendant ce temps-là, il se branle dans un coin… et puis il dit : "N'appelle pas la police pendant au moins cinq minutes si tu sais ce qui est bon pour toi, AH-AH-AH-AAAH !"
Et bien, Mesdames & Messieurs, le voici, le Bandit au Lavement de l'Illinois… nous avons une petite chanson qui parle de sa vie et de ses exploits… ça donne ça… "
Toujours pour le plaisir, voilà également la traduction que nous avons faite de la chanson elle-même, déjà parue dans le numéro 669 du Pingouin Ligoté. Alors, heureuses ?
Bonne nuit, à samedi au concert des Peach Noise.
* Un peu troublés par ces histoires de jeunes filles, nous avons, dans un premier temps, attribué à Norma les backing vocals de Wind Up Working In A Gas Station sur "YCDTOSA 6". C'est en fait Bianca Odin, une autre grande inconnue de l'épopée zappaïenne, qui chante sur ce morceau. La mauvaise indication de date du livret (75 au lieu de 76) n'a rien arrangé à notre confusion.
2 commentaires:
Je pense qu'il serait vraiment temps que la Veuve sorte de la cave Joe's Garbage et déménage Joe's Degage.
Aucun intérêt et c'est tout juste si j'ai entendu chanter la belle Négresse.
Qui a eu l'idée de shunter Zoot Allures au milieu ?
Allez j'y retourne quand même.
Strictement Gentil
Je trouve l'idée de mettre en ligne une banque de donné formidable. C'est comme si je n'avais osé y penser! Ce serait fantastique! Prendre à bras le corps toutes ces versions de "Take Your Clothes Off When You Dance" et de "King Kong" sans parler du reste (ça me prendrait un moment).
SInon au sujet de ce disque, je dois dire que c'est pour moi une bonne surprise. On sent l'ambiance du concert, elle est palpable et ça ajoute quelque chose de "spécial" à la Continuité un truc impalpable mais vraiment attirant...
Et puis Zappa, comme tu le dis, joue merveilleusement de gratte. Il est vraiment inspiré avec Bozzio aux fûts.
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